CDL JANVIER 2019

 

 

 

 

Thème « du livre au film »

 

Michel Legrand, qui vient de nous quitter, laissera le souvenir d’un des plus brillants accompagnateurs musicaux du 7eart. Mais bien avant son étincelante carrière hollywoodienne, il annonçait déjà la couleur en 1962, en composant pour Claude Nougaro la musique de sa chanson « Le cinéma », ici reprise par Nathalie Dessay  CLIQUEZ ICISW 

 

 

Vol au-dessus d’un nid de coucou (One flew over the cuckoo’s nest)

- Le film

Bande annonce

Est-il besoin de présenter ce chef-d’œuvre ? Tourné en 1975 par Miloš Forman, il a été couronné par cinq Oscars et six Golden Globes et aura profondément marqué son époque.  Pour mémoire, rappelons-en l’intrigue :  elle a pour personnage principal R. P. McMurphy (formidablement interprété par Jack Nicholson), qui se fait interner dans un hôpital psychiatriquepour échapper à la prison après avoir été accusé de violsur mineure. Il va progressivement être touché par la détresse et la solitude des patients. Par sa forte personnalité, il s'oppose rapidement aux méthodes répressives de la terrifiante infirmière-chef Ratched (Louise Fletcher), que Forman n’a pas hésité à comparer à celles du Parti communiste.  Le tempérament contestataire de McMurphy entraîne bien vite les autres internés à prendre conscience de la liberté qu'on leur refuse. Mais lui-même comprend aussi qu’en entrant volontairement dans l'établissement, il a peut-être perdu cette liberté pour toujours. Il semble se lier d'amitié avec certains des internés, surtout le « Chef », un colosse amérindienque tout le monde croit sourd et muet, et qui apparaît doux et pacifique malgré son impressionnante apparence physique. Dans le titre original en anglais, le terme « cuckoo », qui a comme premier sens l’oiseau coucou, désigne aussi en argot une personne mentalement dérangée, à l'image des patients de l'hôpital psychiatrique où se situe l'intrigue. La traduction du titre en françaisaurait donc pu être Quelqu'un survola le nid des dingues.

Le livre

Publié en 1962 aux États-Unis, c’est le premier roman de l’écrivain américain Ken Kesey(1935-2001), l’un des créateurs du courant psychédélique. Sa version française, éditée en 1969 chez Stock, a d’abord pour titre La Machine à brouillard. Les éditions ultérieures reprendront toutefois celui du film, dont le distributeur français avait souhaité une traduction plus proche du titre original. 

Malgré l’énorme succès du film, Ken Kesey refusa obstinément de le regarder, tant il avait été déçu par un scénario qu’il accusait de “charcuter” une œuvre éminemment subversive. Ce désaccord est peut-être dû à la différence de points de vue entre le film et le livre : dans celui-ci, le narrateur est le “chef” prétendument sourd et muet, alors que le film est centré sur le personnage de Mc Murphy.

On ressent fortement dans ce film l’apport des intervenants principaux : les expériences psychédéliques de Ken Kesey dans les situations, les descriptions et la schizophrénie de « Chef », la révolte contre le communisme de Milos Forman dans la mise en scène et le montage, et enfin la démesure du jeu de Jack Nicholson dans son rôle de personnage dominant mais « borderline », face à la froide détermination du personnage incarné par Louise Fletcher. Le livre est certes excellent, mais je crois qu’il n’aurait pas eu autant de succès si le film n’avait pas existé. MM

 

L’amie prodigieuse (L’amica geniale)

Le film

Bande annonce

Cette adaptation du roman-fleuve d’Elena Ferrante n’est pas à proprement parler un film, mais une série télévisée, dont Canal plus a entrepris de diffuser en France la première saison de huit épisodes. Réalisée par Severio Costanzo, elle est très fidèle au texte original : Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu'elles soient douées pour les études, ce n'est pas la voie qui leur est promise. Lila abandonne l'école pour travailler dans l'échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s'éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition et marquée par une pauvreté que Costanza a voulu rendre “belle et pas misérable”. 

La série reprend souvent les dialogues mêmes du roman, et utilise comme celui-ci la voix de la narratrice (Elena). C’est une réalisation particulièrement ambitieuse, cette première saison de huit heures représentant à elle seule l’équivalent de quatre longs métrages. La version originale utilise aussi abondamment le dialecte napolitain des années 1950, dont l’opposition à l’italien “correct” a une grande importance dans le texte original. 

Le roman

Répartie sur quatre tomes (L’amie prodigieuse, Le nouveau nom, Celle qui fuit et celle qui reste, L’enfant perdue), la saga écrite par Elena Ferrantea été publiée en 2011 en Italie et à partir de 2014 en France (d’abord chez Gallimard, puis en collection de poche chez Folio). Traduite en 42 langues, c’est l’un des plus gros succès d’édition des dernières années.  Pourquoi ? D’abord parce que la longue amitié d’Elena et de Lila est certes à la fois complexe et émouvante, mais aussi parce qu’elle a pour toile de fond toute l’histoire et l’évolution de l’Italie d’après-guerre, et surtout de Naples, qui est certainement le troisième grand personnage du récit. Tout cela est beaucoup plus intéressant que la recherche de la véritable identité d’Elena Ferrante, dont la presse n’a guère respecté une volonté d’anonymat somme toute bien légitime. 

Un point fort de cette remarquable série télévisée –à mon avis aussi réussi que le roman– est la sélection de physiques typiques de la région napolitaine. Surtout bien sûr en ce qui concerne les deux principales actrices (choisies parmi 5.000 candidates !), qui incarnent Elena et Lila à 10 et 14 ans. Comment ne pas être frappé par leur comparaison ? A 14 ans, Elena est le type même de l’adolescente mal dans sa peau, alors que Lila rayonne d’aisance et se mariera à 16 ans à peine.  J’attends la suite avec impatience. SV

 

Mademoiselle de Joncquières 

- Le film

Bande annonce

Réalisé par Emmanuel Mouret, ce film est sorti en 2018. C’est une adaptation d’un passage de Jacques le fataliste et son maître, de Diderot. Celui-ci avait déjà inspiré à Robert Bresson Les dames du bois de Boulogne, tourné en 1945 et situé à l’époque moderne. 

L'action se déroule en France au siècle des Lumières. Madame de La Pommeraye (Cécile de France), jeune et jolie veuve, qui se pique de n'avoir jamais été amoureuse, finit par céder aux avances du marquis des Arcis (Edouard Baer), réputé libertin, qui la courtise avec assiduité. Après quelques années heureuses, elle découvre que celui-ci s’est peu à peu lassé d'elle. Brisée et blessée dans son orgueil, elle entreprend de se venger en humiliant le marquis et l'amène à épouser mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz), dont il s'est épris, mais dont il ignore qu'elle et sa mère sont tombées dans la prostitution à la suite d’un revers de fortune.

- Le roman

L’histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis ne compte qu’une quarantaine de pages dans Jacques le fataliste, où elle est racontée à Jacques et son maître (en vidant force bouteilles) par une aubergiste.  Très déconcertant dans sa forme, tant il compte de digressions et de retours en arrière, ce roman a été écrit par Diderot de 1765 à sa mort en 1784. D’abord publié en feuilleton par la Correspondance littéraire, il n’a connu à l’époque qu’une diffusion confidentielle et n’a été édité sous forme reliée qu’en 1796. Ses traits marquants sont notamment sa défense du courant libertin incarné par des Arcis et surtout son anticléricalisme, encore très risqué à l’époque : fourbes, pervers et cupides, les ecclésiastiques n’y sont guère à leur avantage en cette période prérévolutionnaire. 

J’ai particulièrement aimé le contraste entre la noirceur de l’intrigue et la beauté des images, presque toujours baignées de soleil, ainsi que l’élégance très “XVIIIe siècle” des dialogues, toujours brillamment interprétés. Comme dans Diderot –qui ne les juge pas–, aucun des personnages n’est antipathique. Bien plus, ceux qui conservent paradoxalement le plus de dignité sont Mme de Joncquières et sa fille. Cela m’a donné envie de lire le passage de Jacques le fatalisteayant inspiré le film. La fidélité de l’adaptation est totale, et c’est d’autant plus remarquable que le film développe beaucoup le texte, somme toute assez bref. Du cinéma comme ça, on en redemande…  SW

 

Ensemble, c’est tout

-Le film

Bande annonce

Il a été réalisé en 2007 par Claude Berriet a pour interprètes principaux Audrey Tautou, Guillaume Canet et Laurent Stocker. Comme le roman dont il est inspiré, il suit quatre personnages principaux plus ou moins volontairement en marge de la société. Camille, rejetée par sa mère, est une jeune peintre de talent désargentée et anorexique, qui subsiste en faisant des ménages la nuit. Philibert, jeune aristocrate très cultivé et rejeté par sa famille, gagne sa vie en vendant des cartes postales. Il partage temporairement un grand appartement avec Franck, cuisinier dans un grand restaurant. Ce dernier travaille beaucoup et a des aventures sans lendemain. Abandonné par ses parents, il a été élevé par ses grands-parents et s’occupe comme il peut de sa grand-mère Paulette qui, dans sa maison de retraite, regrette sa maison, son jardin et ses chats. Tous quatre vont finir par se rencontrer, se sociabiliser et cohabiter temporairement.

-Le roman (même titre) 

Ecrit par Anna Gavalda, il a été publié en 2004 aux éditions Le Dilettante. Le film en suit assez fidèlement l’intrigue, et une très intéressante analyse comparative de l’œuvre littéraire et de son adaptation cinématographique a été publiée par Lenka Antolikova. Elle montre qu’il est difficile de rendre compte dans un film de deux heures des subtilités des sentiments et des situations relatées dans un ouvrage de 500 pages, et qui plus est avec des techniques de communication différentes. Elle note aussi que tout en “collant” à l’histoire d’origine, le film est plus sentimental et le roman a plus d’humour.  

Le film a été moins bien accueilli par la critique que le roman. Personnellement, j’ai beaucoup aimé les deux. Les personnages du film correspondent assez bien à l’idée que je m’en étais faite et j’ai retrouvé globalement l’atmosphère du roman, même en l’absence de certaines péripéties. FB

 

Les hommes qui n’aimaient pas les femmes

- Le film

Bande annonce

Réalisé en 2011 parDavid Fincher, il a pour interprètes principaux Daniel Craig (qui échappe ainsi à son personnage de James Bond), Rooney Mara et Christopher Plummer. Cette adaptation américaine est très proche du film suédo-danois Millenium, tourné deux ans auparavant par Niels Arden Oplev.  L’intrigue est la même : Mikael Blomkvist, brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille. Lisbeth Salander, jeune femme androgyne et rebelle, mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui. Entre cette hackeuse géniale et perturbée qui se méfie de tout le monde et le journaliste tenace, un lien de confiance fragile va se nouer tandis qu’ils suivent la piste de plusieurs meurtres. Ils se retrouvent bientôt plongés au cœur des secrets et des haines familiales, des scandales financiers et des crimes les plus barbares…

Le(s) livre(s) 

Millénium est à l'origine une trilogie de romans policiers de l’écrivain suédois Stieg Larsson, publiée dans son pays de juillet 2005 à mai 2007, après sa mort en 2004 d'une crise cardiaque à l'âge de 50 ans. Editée en France par Actes Sud, cette saga, qui a obtenu un succès mondial, se compose à l’origine de : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmesLa Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette et La Reine dans le palais des courants d'air.  Elle reçoit, en 2015, sous la plume de David Lagercrantz, une suite titrée Ce qui ne me tue pas. L'auteur annonce en octobre 2015 que la série sera prolongée par deux autres romans à paraître en 2017 et2019. En septembre 2017 paraît La Fille qui rendait coup pour coup, cinquième volume de la série.

Ce roman foisonnant est passionnant. Les deux autres volumes de la trilogie d’origine sont moins réussis à mon goût. Le film est tout aussi réussi, notamment grâce à l’actrice qui incarne la jeune hackeuse Lisbeth Salander, que j’imaginais telle quelle à la lecture du roman. Je n’ai pas cherché à confronter les deux œuvres en détail, mais l’atmosphère m’apparaît bien restituée. Les deux films tirés des deux tomes suivants sont comme eux beaucoup moins captivants, peut-être justement parce qu’ils leur sont assez fidèles. FB

 

L’adversaire

-Le film

Bande annonce

Réalisé en 2002 par Nicole Garcia avec our interprètes principaux Daniel Auteuil, François Cluzet et Emmanuelle Devos, il est inspiré de l’histoire vraie de Jean-Claude Romand, qui a abattu sa famille en 1993. Après avoir passé 18 ans à se faire passer pour médecin, cet homme, à ne vouloir décevoir personne, a fini par se retrouver pris de manière inextricable dans l’engrenage de son propre mensonge. Pour écrire le scénario, Nicole Garcia a choisi d’acheter les droits du livre d’Emmanuel Carrère plutôt que de consulter le dossier d’instruction de l’affaire. Elle ne cherche ni à éclaircir, ni à juger les motivations de Romand, mais simplement de décrire sa vie avec le mensonge. Bien que l’on connaisse l’issue du film, c’est un vrai thriller : chaque action, chaque mot conduit au drame. 

- Le livre (même titre)

Cette œuvre d’Emmanuel Carrère a été publiée en 2002 par Gallimard, et est depuis lors éditée en collection de poche par Folio. La démarche de l’écrivain est un peu différente de celle de la cinéaste, qui a choisi de ne conserver que les faits. Emmanuel Carrère lui-même s’en est expliqué dans les termes suivants : Je suis entré en relation avec lui, j'ai assisté à son procès. J'ai essayé de raconter précisément, jour après jour, cette vie de solitude, d'imposture et d'absence. D'imaginer ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu'il était supposé passer à son travail et passait en réalité sur des parkings d'autoroute ou dans les forêts du jura. De comprendre, enfin, ce qui dans une expérience humaine aussi extrême m'a touché de si près et touche, je crois, chacun d'entre nous.” 

La force évocatrice de l’image et du son rend ce film très émouvant. Il est remarquablement bien réalisé, notamment grâce à l’interprétation subtile et puissante de Daniel Auteuil. Si le choix de Nicole Garcia s’est porté sur lui, c’est parce qu’il a “cette qualité d’intériorité très particulière, faite de familiarité et d’opacité”.  Malgré un titre identique, ce grand film n’a de commun avec le livre que les faits, mais il les traite avec talent. Sur le même sujet a été tourné L’emploi du temps, de Laurent Cantet.  CP

 

PROCHAIN CERCLE DE LECTURE

SAMEDI 9 FEVRIER 2019

“La vengeance”