LE CERCLE DE LECTURE DU MOIS DE MAI 2019

 

Le cercle de lecture du mois de mai a pour thème «la bande dessinée»

 

Pour une fois, offrons-nous une petite escapade en Italie avec le groupe turinois Mau Mau, qui rend hommage à Hugo Pratt dans cette chanson intitulée… Corto Maltese, évidemment CLIQUEZ ICISW

 

 

 *L’Ouest, le vrai – t. 3 de la série Stern, de Frédéric et Julien Maffre, Ed. Dargaud – 2019

 

 

 

 

Après « le croque-mort, le clochard et l’assassin »et « la cité sauvage »,les frères Maffre nous offrent une troisième aventure de Stern, croque-mort de la petite ville de Morrison, dans l’Illinois.

En 1882, le conseil municipal de Morrison délibère des affaires courantes, et notamment du renouvellement du contrat du croque-mort : Stern, dont la place est remise en question. Mais très vite, la réunion est perturbée par la présence en ville d’une fine gâchette, Colorado Cobb, venu dédicacer son livre de mémoires « Guns & Women».Comme il est poursuivi par une bande de hargneux, son arrivée va provoquer un déferlement inattendu de violence qui va sacrément ébranler la localité. Prise entre deux feux, la population devra choisir son camp. Stern est un personnage atypique, très loin des clichés habituels de l’Ouest américain de la fin du XIXème siècle. Plutôt placide, détaché, et en retrait de la vie locale, il sera pourtant contraint de s’impliquer, aux côtés des autres habitants, pour défendre la communauté…

Ce troisième volume de Stern reprend les codes du bon vieux western :  fusillades, duels, cowboys… tout y est. Les personnages sont bien travaillés avec de fortes personnalités. Très belles illustrations, beaucoup d’onomatopées dans cette bande dessinée que je recommande vivement. DM

 

 

 *Paroles d’honneur, de Leïla Slimani, illustrations de Laetitia Coryn, Ed. Les Arènes - 2017

 

 

 

 

Paroles d’honneur est une bande dessinée-reportage sur la sexualité des femmes au Maroc. C’est une adaptation du livre « Sexe et mensonges », essai écrit en 2017 par l’auteure Leïla Slimani. 

Rabat, été 2015. Après la parution de son livre « Dans le jardin de l’ogre »,roman cru et audacieux qui aborde le thème de l’addiction sexuelle, Leïla Slimani part à la rencontre de ses lectrices marocaines. Face à cette Franco-maghrébine décomplexée qui aborde la sexualité sans tabou, la parole se libère. Au fil des pages, l’auteure recueille des témoignages intimes déchirants qui révèlent le malaise d’une société hypocrite dans laquelle la femme ne peut être que vierge ou épouse, et où tout ce qui est hors mariage est nié : prostitution, concubinage, homosexualité. Le code pénal punit toute transgression.

Soumises au mensonge institutionnalisé, ces femmes nous racontent les tragédies intimes qui égrènent leurs vies et celles des femmes qui les entourent : IVG clandestines, viols, lynchages, suicides. Toutes sont tiraillées entre le désir de se libérer de cette tyrannie et la crainte que leur libération n’entraîne l’effondrement des structures traditionnelles.

A travers cette BD, Leïla Slimani veut faire entendre la réalité complexe d’un pays où l’islam est religion d’État. Et où le droit des femmes passera, avant tout, par la défense de leurs droits sexuels.

Les témoignages sont bouleversants, les illustrations des paysages et des villes nous font voyager, les personnages sont attachants mais les visages sont beaucoup trop ingrats à mon goût. Au total, une bonne BD-reportage à lire. DM

 

 

 

 *Une maternité rouge, de Christian Lax, Ed. Futuropolis – 2019

 

 

 

 

 

Alou est un chasseur de miel vivant au bord du fleuve Niger, au cœur du Mali. Se repérant au vol des oiseaux, il part à la recherche d’essaims d’abeilles sauvages, souvent loin de chez lui. C’est ainsi qu’un jour, il découvre une grosse ruche dans les cavités d’un baobab… Le feu qu’il allume pour enfumer les abeilles attire un groupe d’islamistes armés jusqu’aux dents qui, parce qu’il possède un bâton orné d’une figurine, le battent et font exploser le baobab. S’ils ne le tuent pas, c’est seulement pour qu’il puisse témoigner de leur détermination à faire respecter leur conception obscurantiste de la religion… Mais l’explosion a produit un petit miracle : elle met au jour une maternité de bois rouge dont Alou s’empare, scellant ainsi son destin.

Encouragé par son père, il se rend dans le pays dogon pour présenter la statuette au sage du village, le hogon, la plus haute autorité spirituelle, respecté de tous pour sa culture. Celui-ci reconnaîtaussitôt cette Maternité rouge : elle est l’œuvre du maître de Tintam, dont une première Maternité se trouve déjà au Louvre, au Pavillon des Sessions. Pour le vieil homme, la sculpture, en ces temps de barbarie, sera plus en sécurité au Louvre, près de sa sœur, qu’ici, au Mali, bien que ce soit lui qui, il y a des années, à l’heure de la décolonisation, l’a caché dans le ventre de l’arbre. Elle n’était pas en sécurité face aux pilleurs occidentaux, comme elle ne l’est pas non plus aujourd’hui face aux extrémistes qui, «après avoir soumis la population de Tombouctou, […] ont détruit une dizaine de mausolées à coups de pioches et de barres à mine… et d’explosif quand cela ne suffisait pas.» 

Christian Lax s’attaque ici à la question de la survie du patrimoine culturel et religieux face au fanatisme, et utilise pour cela la culture africaine face à l’islamisme.Avec beaucoup de subtilitéet se gardant d’asséner des vérités, déplaçant les points de vue, il interroge une réalité complexe et parvient à être juste et sensible aussi bien dans son approche de la question migratoire que dans celle de la sauvegarde du patrimoine africain, plaçantle lecteur dans une position relativement inconfortable où ses certitudes vacillent. MM

 

 

 

 *Culottées / Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent, de Pénélope Bagieu , Ed. Gallimard – 2016

 

 

 

 

Chacun des deux tomes de cette BD est constitué de quinze courtes biographies (5 à 10 planches), dont chacune est consacrée à une femme qui, au cours de sa vie, a bravé des interdits ou des normes sociales relevant du sexisme ou du patriarcat. Il s'agit ici de l'histoire avec un grand H, racontée avec des portraits de femmes.  L'auteure peint aussi bien la vie quotidienne que la grande histoire, en s'intéressant, dans la vie de ces femmes, aux moments charnières où elles prennent des décisions. Le choix de ces héroïnes (illustres ou pas) se caractérise par une grande diversité d'époques et d'origines culturelles, sociales ou nationales : elles sont stars du rock, journaliste, transgenre et chanteuse, impératrice, activiste, militante féministe, athlète… Certaines sont des oubliées de l'histoire, d'autres ne sont pas encore considérées, mais ces histoires courtes mettent en avant la force intrinsèque des femmes devant des situations difficiles, quels que soient l’époque et le continent: dans presque toutes les histoires racontées par Pénélope Bagieu, les femmes commencent très souvent par devoir lutter contre les préjugés ou surmonter des difficultés parce qu'elles sont ou se sentent différentes.

Culottées a été prépublié sous la forme d'un blog hébergé par Lemonde.fr, au rythme d'une biographie hebdomadaire mise en ligne en 2016. L'ouverture du blog, initialement prévue fin janvier 2016 à l'occasion du festival d’Angoulême, avait été avancée de trois semaines pour faire écho aux débats sur la place des femmes dans la bande dessinée et dans la société en général, notamment à cause de la polémique due à l’absence de femmes parmi les lauréats du grand prix du festival en 2016.

J’ai découvert dans ces deux ouvrages de nombreux profils de femmes qui m’étaient totalement inconnues.  Par exemple l’Américaine Delia Akeley (1875-1970), qui a passé la majeure partie de sa vie très aventureuse à parcourir l’Afrique en allant à la rencontre de tribus isolées, en particulier les Pygmées. Tout cela est passionnant. SV 

 

 

 La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (scénario de Victor Dancette et Jacques Zimmermann, Ed.     Gallimard – (1epublication 1944, Ed. G.P.)

 

 

 

 

Initialement publiée en deux volumes (Quand la bête est déchaînéeet Quand la bête est terrassée), La bête est morte ! est sous-titrée La guerre mondiale chez les animaux. Elle raconte en effet le dernier conflit et l’Occupation sous la forme d’une satire animalière. Publiée après la libération de la France, mais quelques mois avant la fin du conflit en Europe, elle annonce la chute d'Hitler sans pour autant pouvoir la décrire. Le récit raconte pour l'essentiel le conflit en Europe, mais une page est consacrée à la guerre du Pacifique. Devenue un classique du genre, l’édition originale est pratiquement introuvable… sinon à prix d’or.

Toute l’histoire de la guerre est racontée au coin du feu par un grand-père écureuil (ancien combattant et unijambiste) à ses petits-enfants qui l’écoutent avidement. Tous les protagonistes étant des animaux, il faut constamment décoder : si les Français sont des lapins, des grenouilles, des écureuils et des cigognes, les Allemands sont d’horribles loups, les Italiens des hyènes, les Américains des bisons et les Britanniques des dogs. Si le style général est plutôt bon enfant (par exemple dans la joyeuse transposition de La liberté guidant le peuple, de Delacroix), les horreurs de la guerre et les souffrances vécues par les populations ne sont nullement occultées. En revanche, la Shoah n’est que très brièvement évoquée, et le régime de Vichy ne l’est que sous de vagues allusions à des traîtres représentés sous les traits de crapauds et de rats. 

On ne peut qu’être séduits par la qualité et la richesse de détails des dessins, dont le style est au demeurant fortement influencés par Walt Disney, ainsi que par leur force d’évocation. A la lecture de l’insouciance aveugle vécue à la fin des années 30, le lecteur d’aujourd’hui  ne pourra s’empêcher de trouver un parallèle avec notre époque. En revanche, la longueur des textes et leur lyrisme patriotique étonnent, la BD ayant appris depuis lors à les minimiser. A l’évidence, Calvo était alors mû par la volonté de se mettre à la portée des enfants. Leurs descendants actuels sont-ils aussi sensibles à son œuvre ? Ce n’est pas sûr, notamment à cause des textes et des allusions qui, si elles étaient transparentes en 1944, le sont aujourd’hui beaucoup moins. CP 

 

 

 *Les Ignorants, Récit d'une initiation croisée, d’Etienne Davodeau, Ed. Futuropolis -2011

 

 

 

 

Toute cette BD est consacrée à la relation entre Etienne Davodeau et Richard Leroy, un vigneron de l’Anjou dont l’exploitation est proche de chez lui. Richard Leroy ne connaît rien à la bande dessinée, tout comme Étienne Davodeau est étranger au monde viticole. La BD es ignorantsprésente le parcours croisé de ces deux amis, dont chacun souhaite faire découvrir à l’autre sa passion. Ensemble, ils vont apprendre à mieux connaître leurs métiers réciproques durant plus d'une année. Etienne Davodeau en profite pour mettre en scène plusieurs de ses confrères et pour faire visiter le festival Quai des Bulles ou les Rencontres BD de Bastia. De son côté, Richard Leroy lui fait découvrir le travail de la vigne, notamment à travers la biodynamie. 

Moi qui ne connaissais rien à la bande dessinée, j’ai découvert avec celle-ci qu’elle pouvait être un puissant moyen d’expression. Un bon dessin étant bien plus informatif qu’un long discours, elle constitue un compromis très intéressant entre textes et illustrations, qui apparaissent ici parfaitement complémentaires. FB

 

 

 Les racines de la colère, de Vincent Jarousseau, Ed. Les Arènes – 2019

 

 

 

 

 

Au printemps 2016, Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, lance son mouvement En Marche ! Le choix de ce nom est lourd de sens. C’est une injonction : il faut bouger pour s’en sortir. Quelques semaines avant l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le photographe Vincent Jarousseau s’est installé à Denain, petite ville de 20 000 habitants du Nord de la France, afin de suivre le quotidien de familles issues de milieux populaires pour qui la mobilité n’est pas toujours une solution. Pendant deux ans, il a donné la parole à des personnes le plus souvent absentes des représentations médiatiques, et tenté de montrer les fractures qui menacent notre modèle démocratique. Il livre ici un documentaire en forme de roman-photo, où tout est vrai. Chaque propos a été enregistré et retranscrit à la virgule près. 

Les Racines de la colère racontent le quotidien d’une France qui n’est pas « en marche ». Ils mettent parfaitement en lumière l’origine du mouvement des Gilets jaunes, que l’auteur ne pouvait évidemment prévoir quand il a commencé son enquête, mais qui est bien présent à la fin de l’ouvrage. 

Soit, j’ai pris des libertés avec le thème d’aujourd’hui : à part les premières pages, consacrées au passé industriel de la région, il ne s’agit pas d’une BD, mais d’un reportage dont la technique est empruntée au roman-photo. Le résultat est très fort : tous les personnages, malgré les énormes difficultés qu’ils traversent, font preuve d’une grande dignité. Les conséquences politiques qu’ils en tirent font parfois frémir, mais on ne peut que comprendre leur colère, et surtout le désir de considération qui les anime. SW

 

PROCHAIN CERCLE DE LECTURE

SAMEDI 22 JUIN 2019 A 10H30

THEME : BORIS VIAN