CERCLE DE LECTURE DU MOIS DE JUIN 2019

"Le cercle de lecture de juin a pour thème «Boris Vian, 60 ans après»

 

 

 

Le 23 juin 1959, Boris Vian est foudroyé par une crise cardiaque lors de la première du film inspiré par son sulfureux roman «J’irai cracher sur vos tombes».Incompris de son vivant, ce touche-à-tout de génie ne sera reconnu à sa juste valeur que par la génération suivante. Écrivain singulier, jazzman et formidable auteur de chansons, l’homme savait rire de tout, y compris de lui-même  CLIQUEZ ICI, mais son humour corrosif dissimulait aussi d’insondables noirceurs.  SW 

 

 

 

  Vercoquin et le plancton, Ed. Gallimard (1e édition 1946)

 

 

 

S’il est le premier publié sous le nom de Boris Vian, ce roman est en fait le deuxième écrit par l’auteur (après Trouble dans les Andains, qui ne fut édité qu’en 1966). 

En plein cœur de la guerre les jeunes zazous et leurs amies veulent vivre et s'amuser. Le récit se situe entre deux surprises-parties, comme on disait à l'époque. Dans la première, le héros, surnommé Le Major, tombe amoureux de Zizanie. Dans la seconde, tous deux se fiancent. Mais pour cela, le Major doit déployer une savante stratégie pour obtenir l’assentiment de l’oncle et tuteur de la belle. 

L’oncle dirige une formidable entreprise produisant des dossiers d'information parfaitement inutiles sur tout ce qui existe, et qui n’est pas sans évoquer l’Afnor, où travaillait Vian à l’époque. Ce travail colossal est effectué dans des conditions rocambolesques par des employés qualifiés, mais souvent absents pendant que l'oncle s’adonne à des flirts, des jeux divers, ou participe à des concerts... Boris Vian en profite pour se moquer avec insolence des tenants de l'autorité : petits chefs égoïstes, technocrates, méprisants, esclavagistes, amateurs de formules solennelles et vides et de règlements contradictoires. Parallèlement il célèbre les joies de l'amitié, de l'amour libre, des grandes beuveries, des excès en tous genres... en un mot de la liberté de la jeunesse sans contrainte des fâcheux.

Comme dans la plupart des romans de Boris Vian, ce qui compte ici est moins l’intrigue que la satire ou la célébration des mœurs de l'époque, selon le cas et surtout, le style utilisé, par moments totalement déjanté, avec ses excès, son lyrisme, sa verdeur, sa poésie, ses doubles sens... Il faut l'accepter sans réticence pour prendre plaisir à la lecture.  FB 

 

« Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui s’élancent à corps perdus à la découverte d’un nouveau monde de la chanson. Si les chansons de Boris Vian n’existaient pas, il nous manquerait quelque chose. Elles contiennent ce je-ne-sais-quoi d’irremplaçable qui fait l’intérêt et l’opportunité d’une œuvre artistique quelconque. J’ai entendu dire par d’aucuns qu’ils n’aimaient pas ça, grand bien leur fasse. Un temps viendra comme dit l’autre où les chiens auront besoin de leur queue et tous les publics des chansons de Boris Vian ». En écrivant ces quelques lignes en 1956, Georges Brassens rendait hommage au talent d’un auteur que bien peu prenaient alors au sérieux. Le déserteur, écrit pendant le désastre de Diên-Biên-Phù, ne pouvait en effet que faire fulminer les barbons et réjouir l’auteur de La mauvaise réputation.  Il faudra pourtant attendre que la guerre d’Indochine se mue en guerre du Vietnam pour que la génération de Joan Baez  CLIQUEZ ICI  et Bob Dylan en fasse un hymne pacifiste d’envergure mondiale.  

 

                                                                      

 

 

  L’herbe rouge, ed. Le Livre de Poche (1e publication en 1950 aux éditions Toutain)

 

 

 

 

Serait-on heureux si l'on obtenait sur-le-champ ce qu'on désire le plus au monde ? La plupart des gens répondent oui, le sénateur Dupont aussi. Wolf, ingénieur mal dans sa peau, prétend quant à lui que non. Pour le prouver, il va chercher l'objet des vœux du sénateur :  un ouapiti. 
A la suite de quoi le sénateur Dupont tombe dans un état de béatitude ressemblant fort à de l'hébétude. Bien que le sénateur Dupont ne soit qu'un chien, ce spectacle déprimant accroît encore la mélancolie de Wolf. Vivre doit être autre chose qu'une oscillation de pendule entre cafard et sotte félicité. 

Pour en avoir le cœur net, Wolf utilise alors, avec l'aide de son mécanicien Saphir Lazuli, la machine qu'il a inventée pour revivre son passé et ses angoisses. 
D'une plongée à l'autre, qu'apprendra-t-il... et où plonge-t-il ? 

C'est le secret de L'Herbe rouge, qui est aussi celui de Boris Vian. Sous le travesti de l'humour noir, il met en scène ses propres inquiétudes avec la frénésie d'invention burlesque qui l'a rendu célèbre. On navigue ici entre passé et présent, réel et imaginaire. Vian met en scène ses propres inquiétudes en les parodiant, en maniant l’humour noir et l’absurde et en alternant fantaisie et cynisme. 

On retrouve le goût de l’auteur pour la science-fiction -genre dédaigné à l’époque- pimenté par de nombreuses références littéraires plus classiques, des sourires, des clins d’œil et un style qui n’appartient qu’à lui. Son univers absurde et angoissant m’a fait penser à Kafka, mais aussi à Céline. Souvent déstabilisant, ce roman n’est pas toujours agréable à lire, au point de faire parfois naître tristesse, ou même dégoût. Il recèle pourtant de bonnes surprises, grâce à une langue personnelle riche en mots inventés et à des passages pleins de vérité et de sincérité. CP

 

 

"Il était amoureux du jazz, ne vivait que pour le jazz, n'entendait, ne s'exprimait qu'en jazz..." Ainsi Henri Salvador évoque-t-il son grand ami en préface des Écrits sur le Jazz (Le livre de poche), compilation des innombrables chroniques rédigées par Boris Vian pour Jazz HotCombatou Jazz News. Animés par la même passion musicale et le même goût du burlesque, ces deux galopins étaient faits pour s’entendre comme larrons en foire. En témoigne l’inénarrable Blouse du dentiste CLIQUEZ ICI, qui allie un humour débridé à des harmonies dignes des plus grands.  SW

 

 

 

 

  L’automne à Pékin, Ed. Le livre de Poche (1e publication en 1947 aux Éditions du Scorpion) 

 

 

 

 

Ce récit foutraque commence par les péripéties d'Amadis Dudu qui, ne parvenant pas à prendre le bus pour aller travailler, se retrouve à bord du 975 qui le mène dans le désert d'Exopotamie. Ce hasard se révélera fructueux, car Amadis décide alors de se lancer à la tête d'une entreprise de construction de chemin de fer. C'est autour de l'élaboration du chantier que se rejoindront les divers personnages du roman, que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres livres. Ainsi, Angel, personnage central de L'Automne à Pékin, est aussi le mari et le père des enfants de Clémentine dans l'Arrache-coeuret le professeur Mangemanche est un personnage de l'Ecume des jours. Dans les quatre différents « Passages » qui structurent le roman, le narrateur arrête volontairement le récit pour livrer un commentaire sur l'histoire en train de se faire et exposer au grand jour.

Les ficelles du récit. Les amateurs de réalisme en seront pour leurs frais : toute cette histoire (où il n’est question ni d’automne, ni de Pékin) repose en effet sur l'inutilité, car il s'agit, au sens propre du terme, de « bâtir sur du sable » une voie ferrée totalement inutile. Dès la construction achevée, elle s’effondrera d’ailleurs en entraînant dans les profondeurs du désert le train et tous ses voyageurs. Car ici, le comique est teinté d'humour noir, voire de tragique. Une odeur de mort est perceptible tout au long du récit, au terme duquel ne survivra qu’une poignée de personnages. 

Il y a des œuvres qu’il faut parfois oublier pour mieux les (re)découvrir plus tard. La richesse et la complexité de ce roman de Boris Vian ne m’étaient pas apparues dans une telle dimension lorsque j’ai découvert cet ouvrage. J’en avais gardé le souvenir d’un récit doux/dingue plutôt agréable. Avec un peu plus de recul, j’ai redécouvert une histoire extraordinairement ciselée dans un univers où le comique, l’absurde, la réalité, l’imaginaire, la vie et la mort s’entrelacent étroitement. Sa conclusion pourrait être qu’une grande partie de nos actions ou travaux sont vains, car finalement ils s’évanouiront dans le sable. Autant donc se faire plaisir à les réaliser car ils seront éphémères de toute façon. MM

 

 

D’après le site qui lui est consacré, Boris Vian aurait écrit quelque 600 chansons, dont beaucoup sont encore inédites ! Certes, ce ne sont pas toutes des chefs-d’œuvre, mais elles se distinguent par une inventivité et un amour de la langue –volontiers argotique– au service d’interprètes souvent inattendus, telle la Java pour Petula CLIQUEZ ICI, qui accompagna l’entrée dans la chanson française d’une Petula Clark jouant délicieusement de son accent so British.  SW

 

 

 

 

  L’arrache-cœur, Ed. Le livre de poche (1e publication en 1953 aux éditions Vrille)

 

 

 

 

Tout commence par l’arrivée du psychanalyste Jacquemort dans un étrange village de bord de mer où Angel, déjà aperçu dans L’automne à Pékin, partage avec Clémentine une bien belle demeure probablement inspirée par celle qu’avait possédée la famille Vian en Normandie. Poussé là par le hasard, Jacquemort aide Clémentine à accoucher de trois garçons, les trumeaux Noël, Joël et Citroën. Mais Clémentine développe un syndrome de rejet à l'encontre d'Angel, qui finira par la quitter en prenant la mer dans un curieux bateau à pattes. Il faut dire que l’endroit n’est pas particulièrement attractif, avec sa cruelle foire aux vieux, sa manie de ferrer les enfants tels des chevaux dès qu’ils commencent à marcher, ou encore de crucifier les étalons coupables d’avoir “fauté”. Il y a également le ruisseau rouge et nauséabond dans lequel la Gloire repêche le fruit de la honte des villageois qui le payent pour ça… Et aussi les obsessions de Clémentine, mère si obsédée par la sécurité de ses chers enfants qu’elle finira par les empêcher de voler de leurs propres ailes, au sens propre du terme. Dans tout cela, Jacquemort, arrivé “vide d’émotions” entend bien se remplir de celles des autres. 

Totalement incompris lors de sa publication, cet ouvrage subira un tel échec que Boris Vian décidera de mettre un terme à sa carrière littéraire pour ne plus se consacrer –et avec quel talent ! – qu’à la chanson. 

 

Comme bien des romans de Boris Vian, ce livre fascine par son atmosphère à la fois poétique et fantastique, nimbée de surréalisme. Vian s’en donne à cœur-joie en inventant les mots les plus insolites, jusque dans la dénomination des mois de l’année, et pourfend joyeusement la psychanalyse et ses manies. Sa peinture du délire quasi-paranoïaque où aboutit l’amour maternel de Clémentine a certainement une origine autobiographique, tant sa propre enfance fut surprotégée en raison d’une santé déjà fragile.  SV / SW

 

 

Inclassable en littérature, Boris Vian savait aussi être en avance sur son temps dans des chansons si modernes qu’elles font le bonheur des interprètes d’aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après sa mort. Quoi de plus féministe, par exemple, que ce N’vous mariez pas les fillespourfendant allègrement les machos CLIQUEZ ICI ? Il est ici entonné avec vigueur et fantaisie par le quatuor Sylvie Dubreuil, Caroline Cateran, Sarah Pontier et Marie-Céline Labrot lors d’une soirée-hommage, en mai 2009.SW

         

 

 

 

  J'irai cracher sur vos tombes, Ed. Le livre de poche (1eparution en 1946 aux éditions du Scorpion) 

 

       

 

 

Ce roman policier fut à la fois le plus grand succès commercial et la principale malédiction subie par Boris Vian dans le monde littéraire. Il est né d’un canular typiquement « vianesque » : en 1946, alors que la mode est au roman américain en général et à Henry Miller en particulier, le jeune éditeur Jean d’Halluin demande à Vian de lui concocter un ouvrage du genre Tropique du Cancer pour lancer les éditions du Scorpion. Sitôt dit, sitôt fait : en deux semaines, l’écrivain compose un «polar» plus américain que nature. Il est censé avoir été écrit par un certain Vernon Sullivan, écrivain maudit rejeté dans son propre pays… et traduit par Boris Vian. Ultra-violent et sulfureux, le livre sera  jugé immoral et pornographique, ce qui amènera son interdiction en 1949 et la condamnation de son auteur pour outrage aux bonnes mœurs. Le scandale en fera un best-seller, mais Vian ne s’en relèvera jamais, tant la mauvaise réputation de Vernon Sullivan nuira à ses propres œuvres. 

       L'histoire se déroule dans le Sud des États-Unis. Elle met en scène la vengeance d'un métis à la suite du lynchage de son frère, pour dénoncer le racisme dont sont victimes les Noirs  dans leur vie quotidienne face aux Blancs. Lee, vingt-six ans, dont la peau blanche cache les origines noires, quitte sa ville natale pour s’installer à Buckton, ville imaginaire où il devient gérant de librairie. Il sympathise dans un bar avec quelques jeunes du coin et séduit quelques adolescentes. Un jour il rencontre les sœurs Asquith, Jean et Lou (17 et 15 ans), deux jeunes bourgeoises. En les voyant, il décide de les choisir pour poursuivre son sinistre dessein. Deux crimes dont le but est prémédité, mais pas les moyens.

 

Voilà un roman très dérangeant. On sait l’injustice alors subie par les Noirs. Mais aller jusqu’à la vengeance par le crime, est-ce la bonne solution pour combattre le racisme ? Lee n’est-il pas raciste lui-même ?  Et puis, j’ai été très choquée par l’image des femmes. Elles tombent toutes sous le charme de Lee, qui joue avec elles comme un chat avec des souris avant de les tuer et ne paraît jamais sympathique. Ce n’est pas la « pornographie », mais la cruauté et la perversité du personnage principal qui m’ont heurtée. Le livre est immoral, violent, et sa lecture nous met mal à l’aise. On le lit pourtant jusqu’au bout alors qu’on devine la fin. C’est donc un bon thriller...  CP

 

 

 

  Et on tuera tous les affreux, Ed. Le livre de poche (1e parution en 1948 aux éditions du Scorpion)

 

 

 

 

Cette autre œuvre du pseudo-Vernon Sullivan est la troisième de la série (la deuxième étant Les morts ont tous la même peau et la quatrième et dernière (Elles ne se rendent pas compte). 

L’intrigue en est très différente : se réveiller tout nu dans une chambre de clinique où l'on veut vous forcer à faire l'amour avec une très belle fille... l'aventure n'est pas banale. Surtout quand on est un bellâtre nommé Rocky, que l'on est la coqueluche des jeunes Californiennes et qu'on voudrait (évidemment en vain) se garder vierge jusqu'à ses vingt ans. Un homme assassiné dans une cabine téléphonique, des photos d'opérations chirurgicales abominables, des courses poursuites, des coups de poing, et, au désespoir de Rocky, des filles partout : tel est le cocktail mis au point par Boris Vian (alias Vernon Sullivan) dans ce polar mené à un train d'enfer, tour à tour angoissant et hilarant. A la clef, la clinique où le diabolique Dr Schutz sélectionne des reproducteurs humains et bricole des embryons, prototypes quelquefois ratés d'une race “supérieure” destinée à envahir Washington. 

La noirceur de J’irai cracher sur vos tombes est ici considérablement éclaircie et mâtinée d’humour. Pour deux raisons : d’abord, Boris Vian a été échaudé par ses déboires judiciaires. Ensuite, le canular Vernon Sullivan a fait long feu. Tout le monde sait maintenant qui est le véritable auteur. Lequel se délecte à en faire des tonnes dans le genre “faux polar américain”. Quitte à décocher de temps en temps des clins d’œil au lecteur : on peut douter que la “crapouillette mérovingienne” dont l’une de ses vamps gratifie Rocky ait un équivalent à Los Angeles.

 

Difficile d’imaginer que l’auteur d’un tel pastiche soit aussi celui de la si délicate Écume des jours… En virtuose du style, Boris Vian se vautre à merveille dans les clichés dont usaient et abusaient alors les mauvais traducteurs du genre made in USA. On rit beaucoup, mais parfois nerveusement, car la conclusion est somme toute assez noire. Paradoxalement, les faux romans américains de Boris Vian ont incité les éditeurs à lui confier la traduction de chefs-d’œuvre du roman noir tels que Legrand sommeil, de Raymond Chandler. Mais cette fois, la version française était excellente… SW

 

 

La caractéristique principale que nous retenons de Boris Vian est souvent son humour. Pourtant, il y avait aussi quelque chose de désespéré dans cet homme, déterminé à profiter à chaque minute d’une vie dont il savait qu’elle serait brève. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter La vie c’est comme une dent CLIQUEZ ICIun de ses courts poèmes mis en musique pour Serge Reggiani. Lequel fut aussi pour beaucoup dans la redécouverte du grand Boris.SW