CERCLE DE LECTURE DU MOIS DE NOVEMBRE 2019

 

 

 

Le cercle de lecture de novembre a pour thème « les cinq sens »

 

Prenez place au dîner poétique ! la table est dressée, servez-vous en vers, l’appétit vient en lisant.

(Louis Aragon)

 

 

Quelle chanson choisir sur ce thème ? Élémentaire, mon cher Watson : le goût fait partie des cinq sens, et qui dit goût dit recette. A la fois acide et légèrement pimentée, cette «recette de l’amour fou» tombe à pic. CLIQUEZ ICI . Elle fut mitonnée voici plus de 60 ans par un Serge Gainsbourg encore quasi-inconnu, mais cultivant déjà le cynisme comme l’un des beaux-arts. L’enregistrement public en a été réalisé au cabaret Les Trois Baudet en 1958. SW

 

 

 

 Un si joli petit livre & autres nouvelles de Claude Pujade-Renaud Ed. Actes Sud. 1999

 

  •  

  •  

  • Nouvelle : un si joli petit livre : « le goût »

Suzanne publie sans grand succès un recueil de nouvelles. Elle décide d’organiser un repas de famille afin de sonder ses proches et, pour l’occasion, a prévu le pot-au-feu figurant dans «La véritable cuisine de la famille de tante Nanette». Tout en cuisinant elle se demande quels lecteurs ou lectrices picorent ou dévorent son livre, distribué à tous ses collègues de bureau. «La couverture est réussie», lui ont-ils dit, ou encore : «Un si joli petit livre». Malins, ils complimentaient sur la couverture pour ne pas avoir à commenter le contenu. A l’arrivée de sa famille, malheureusement, les éloges ne seront pas plus réjouissants.

Extrait

Suzanne reste plantée devant son faitout, couvercle à la main. Ce bouillon a l’air vraiment pâlot, il lui manque quelque chose, mais quoi ? du poivre ? Non, elle aurait dû aller acheter ce produit chez l’épicier. Elle s’empare du livre laissé par Edith sur le rebord du buffet, son livre qu’elle n’a pas aimé du tout. Elle l’enfonce entre le gîte et le paleron. La couverture se plisse en se rétractant puis dégorge un jus brun doré à souhait. Une façon de colorer que n’avait pas prévue tante Nanette et qui vaut bien le truc des oignons.

Savoureux, le parfum aiguise à nouveau son odorat et son appétit. Elle leur fera bouffer, le si joli petit livre.

 

  • Nouvelle : Un nouveau nez : « l’odorat »

Marianne économise depuis 30 ans pour se faire refaire le vilain nez hérité de son père. C’est décidé aujourd’hui est le grand jour. Elle se rend à la clinique pour se faire opérer. Mais au réveil, un plâtre sur le nez et des mèches dans les narines, elle a perdu l’odorat. L’infirmière entre dans sa chambre et lui remet le bouquet de roses que son mari a déposé pour elle à la réception.

 

Extrait

Les roses ont perdu toute dignité. Elles virent au mauve et cassent du col. A présent leur manque de parfum n’indispose plus Marianne. Elle s’amuse à suivre un gargouillis dans ses intestins. D’où part-il ? elle l’a perdu. Il est déjà beaucoup plus bas. Ça passe, ça file en douceur entre les fesses. Enfant, Marianne se délectait de cette fleur de gaz odorante. Elle mettait la tête sous les draps pour se repaître de ces effluves tièdes, aussi consistants qu’une crotte. Celle-là, au moins, Marianne pouvait se la garder pour elle. Elle ne peut plus. Ici l’odorat est blanc, comme les murs.

 

J’ai beaucoup aimé ces petites nouvelles de Claude Pujade-Renaud, auteur que j’ai découvert dans les rayons de la bibliothèque lors d’un pilonnage. C’est en lisant la 4ème de couverture que mon choix s’est porté sur cet ouvrage pour notre cercle de lecture. Voilà un petit livre à savourer sans modération. DM

 

 Les cinq sens, de Michel Serres, Ed. Grasset (1985)

 

 

 

 

Le nouveau corps confie au sport son souffle, son cœur, sa sueur et ne travaille presque plus de force mais sur des codes ; sanitaire et aseptique, rectifié par les remèdes et la prédiction médicale, il repousse la mort de trente ans et l'antique souffrance quasi définitivement ; diététique, grignotant des calories du bout des dents, il absorbe ce que ses pères n'auraient pas reconnu pour nourriture ni pour breuvage ; nu et libre sur les plages mixtes, le nouveau corps sexuel se reproduit peu et artificiellement parfois ; toutes nouveautés contrebalancées par les squelettes ravagés d'épidémies sans recours, se multipliant et mourant par millions vers l'hémisphère Sud, livrés à toutes les horreurs dont nous nous délivrons ; comment ces corps si vite changés en moins d'un demi-siècle habiteraient-ils le même monde, sentiraient-ils par les mêmes sens, logeraient-ils la même âme ou une semblable langue que l'ancienne chair accablée de poids et de nécessités, malade, sale, affamée ou repue, verbeuse, soumise au labeur et non à l'exercice, à la morale plus qu'à la médecine, dont la philosophie de nos pères a parlé ?

 

Comme beaucoup de livres de philosophie, celui-ci n’est pas des plus faciles. Mais il m’a semblé qu’on pouvait l’ouvrir à peu près n’importe où et être toujours autant fasciné par le talent avec lequel l’auteur fait intervenir les cinq sens dans tous les aspects de la vie. J’ai été particulièrement sensible à l’élégance et à la précision de cette langue, et même par sa musicalité, tant la rythmique des mots sert d’introduction à tous les autres sens. Certes, cela ne se savoure qu’à petites doses. Mais pleinement. FB

 

 

 La vie silencieuse de Marianna Ucrìa, par Dacia Maraini, Ed. Robert Laffont (1992)

 

 

 

 

Née d’un père anthropologue et d’une mère issue de l’aristocratie sicilienne, Dacia Maraini s’est inspirée d’une de ses ancêtres pour nous raconter la vie d’une duchesse sourde-muette au XVIIIe siècle. Marianna, dont l’infirmité sera à l’origine d’un destin peu commun, a été mariée à un oncle beaucoup plus vieux qu’elle. Il lui a donné quatre enfants, mais sans guère partager sa vie. Dans leur grande demeure de Palerme, Marianna

se réfugie dans la bibliothèque, où elle apprend le français et l’anglais pour lire Voltaire et David Hume. Et aussi écrire, seule manière pour elle de s’exprimer. Ainsi entourée par le savoir du Siècle des lumières, elle se libèrera peu à peu et découvrira l’amour après des années de solitude affective, dans une société vouée à une lente désintégration.

 

J’ai beaucoup aimé ce roman, tant pour le personnage de Marianna que pour les descriptions de la Sicile et des fastes comme des duretés de l’époque. Particulièrement intéressante est la description de ses sensations. Par exemple, son odorat très développé lui permet de naviguer dans la maison dans le noir, mais sa surdité la laisse désemparée lors d’un naufrage. Tout aussi poignante est la description de son histoire d’amour avec un jeune domestique, après la mort de son mari, puis de sa fuite vers d’autres villes d’Italie, à la désapprobation de ses enfants. SV

 

 Retour à Bagheria, par Dacia Maraini, Ed. Seuil (2004)

 

 

 

 

En 1947, la famille de l'anthropologue Fosco Maraini revient en Sicile, après une longue détention dans un camp de concentration japonais. Ecrit avant Le Bateau pour Kôbé, autre livre consacré aux souvenirs d’enfance de l’auteur, cet ouvrage relate toutefois des événements ultérieurs. Dacia Maraini y raconte son retour dans un environnement qu'elle ne connaissait pas, puisqu'elle n’avait qu’un an lorsqu’elle avait accompagné ses parents au Japon. Elle y trace un très beau portrait de son père, homme pourtant distant et austère. Elle y offre aussi un tableau sensuel d'une Sicile redécouverte avec une famille aristocratique en pleine décadence, dans une province vouée aux requins spéculateurs. Dans ce récit très personnel, qui fait appel aux archives familiales autant qu'à la mémoire intime, elle propose une approche sociologique et politique de cette région mythique de l'Italie, en donnant un témoignage très singulier, à la fois vibrant, passionné et sévère sur son évolution depuis la dernière guerre mondiale.

 

Les allusions au goût sont ici omniprésentes, dans une région où la canne à sucre fut introduite dès le XVe siècle. D’où la prédilection de l’auteur pour les sucreries locales telles que les sfizi (caprices) ou le trionfo di gola, associant gelée de pistache, oranges confites, ricotta, raisins de Corinthe et petits morceaux de chocolat. Pourtant, la tonalité générale du livre est particulièrement âpre, et la description de la société sicilienne sans concession. SV

 

 

On va déguster, et

On va déguster : la France, par François-Régis Gaudry, Ed. Marabout et Ed. Radio-France (2015 et 2017)

 

Ces deux encyclopédies culinaires sont adaptées de l’émission gastronomique On va déguster, animée chaque dimanche sur France Inter par le journaliste François-Régis Gaudry (également présentateur de Très Très Bon sur Paris Première et chroniqueur à l’Express). Particulièrement suivie, l’émission rassemble chaque semaine près d’un million et demi d’auditeurs.

 On va déguster

 

 

 

 

Réalisé avec plus de 150 contributeurs, c’est l’inventaire culinaire qui mitonne les recettes cultes de l’émission et passe sur le grill tout ce qui vous chatouille les papilles.

Faut-il saler l’eau du pot au feu ?
Comment Auguste Escoffier a-t-il inventé la pêche Melba ?

Quel était le plat préféré de Claude Chabrol ?

Quels sont les cinq meilleurs burgers de New York ?

Que collectionne un cassanuxiphile ?

Un œuf de mouette, ça a quel goût ?

Décalé et copieusement illustré par les photographies de Richard Boutin, cet inventaire utile et futile,. comble tous les appétits en plusieurs centaines de recettes, tours de main, commandements et faux pas, adresses, planisphères et tours du monde, petites histoires et grands portraits…

 

 On va déguster : la France

 

 

 

 

C’est désormais LA bible culinaire qui croque le patrimoine gastronomique français par tous les bouts et tous les goûts. Son contenu est entièrement inédit : recettes, spécialités, portraits… et une multitude d’histoires étonnantes, à l’instar de l’ouvrage précédent :

Quels légumes dans les potages Choisy, Crécy et Dubarry ?

Qu’est-ce qu’un gigot bitume ?

Quelle sont les différences entre les meringues française, italienne et suisse ?

Comment s’ouvre une bouteille de champagne ?

Quel est le secret d’une pâtisserie tourbillon ?

D’où vient l’expression « prendre une biture » ?

 

En 432 pages, 350 sujets, 1250 spécialités, 375 recettes, 260 personnages, des centaines de cartes tableaux adresses, tours de main et anecdotes croustillantes… Dans un bouillonnant désordre, Gaudry et ses amis lancent un pavé dans la marmite.

 

Ce ne sont pas des livres de recettes, mais plutôt des sortes d’encyclopédies à thèmes dans lesquelles on peut piocher à foison et à son rythme des informations sur les produits, les découpes, les cuissons, les épices, les grands noms, les spécialités, la petite et la grande histoire de la cuisine et de la gastronomie…Une véritable source d’informations futiles ou importantes, pour briller en société ou en cuisine, et enrichir la culture générale ou culinaire de tous ceux qui viendront s’y plonger. Par les temps qui courent, ils peuvent aussi constituer de jolis cadeaux de Noël. MM

 

 Cadavre exquis, d’Agustina Bazterrica, Ed. Flammarion

 

 

 

 

A la suite d’une guerre bactériologique, un virus mortel pour l’homme frappe la quasi-totalité des animaux, désormais systématiquement massacrés par une humanité terrifiée. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé à partir de génomes humains une nouvelle sous-catégorie sociale qui servira de bétail pour la consommation. Mais un beau jour, l’employé d’un des nouveaux abattoirs est troublé par une femelle de «première génération» destinée à finir dans son assiette. Or, tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain.

Le tour de force d’Agustina Bazterrica est de nous faire accepter ce postulat de départ en nous précipitant dans un suspense insoutenable. Roman d’une brûlante actualité, tout à la fois allégorique et réaliste, Cadavre exquis utilise tous les ressorts de la fiction pour venir bouleverser notre conception des relations humaines et animales.

 

Soit, ce roman n’a qu’un lointain rapport avec notre thème, même si le goût de la chair humaine est présent à toutes ses pages. Mais je n’ai pas résisté à la tentation d’en parler. L’histoire est terrifiante, au point d’être parfois à la limite du soutenable, et il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout. Sombre à souhait, elle évoque tout à la fois 1984, de George Orwell, et le film Soleil Vert, de Richard Fleischer. Et elle pose aussi beaucoup de questions : après tout, le triste sort réservé à cette humanité devenue comestible n’est-il pas celui que nous infligeons aux animaux ? Voilà de quoi devenir végétarien. SW

 

 Un palais à Orvieto, par Marlena de Blasi, Ed. Mercure de France (2013)

 

 

 

 

Après un coup de foudre réciproque dans un bar vénitien, Marlena a épousé Fernando et ils ont vécu «mille jours à Venise», puis «mille jours en Toscane». Désormais ils vont s’installer à Orvieto, dans un vieux palazzo dont la longue rénovation va être ponctuée de rencontres et d’aventures jusqu’à une inoubliable pendaison de crémaillère.

Pourquoi inoubliable ? Parce que personne ne sait aussi bien que l’exubérante Marlena de Blasi nous faire découvrir des fêtes de village en Italie et des petits restaurants de campagne plus savoureux que des adresses étoilées, ainsi que d’excellentes recettes, car elle n’oublie pas qu'elle a été aux États-Unis «chef» et critique gastronomique. 

 

Voilà un roman diamétralement opposé à celui d’Agustina Bazterrica. Il est solaire, chaleureux, et regorge de saveurs nous mettant l’eau à la bouche. Bien sûr, l’Italie décrite ici est celle dont rêve l’auteur, fascinée par le merveilleux pays qu’elle découvre au point de ne pas en voir les côtés plus sombres. Mais que nous importe… On est bien dans sa lecture. Si bien que cela donne envie d’aller à Orvieto, qui, sans faire partie des hauts lieux touristiques de la péninsule, vaut certainement le détour. CP

 

 

 

Prochain cercle de lecture

samedi 14 décembre 2019

10h30 à la Bibliothèque