CERCLE DE LECTURE DE JANVIER 2020

THEME : LA CUISINE

 

Aucune hésitation : la chanson du mois sera… « la cuisine », évidemment  CLIQUEZ ICI.  Chantée avec délectation en 1961 par Juliette Gréco, elle est due à Jean Dréjac qui écrivit aussi beaucoup –excusez-nous du peu– pour Edith Piaf, Yves Montand et Serge Reggiani. Ne se contentant que du meilleur, la belle Juliette eut notamment recours pour le même disque aux talents de Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens et Guy Béart. Bref, rien que des très grands chefs aux fourneaux.   SW

 

 

 

 

 

 

Le dîner de Babette, de Karen Blixen, Ed. Gallimard (première publication en 1958 dans le recueil de nouvelles Anecdotes du destin)

 

 

 

Au XIXe siècle, dans un petit village danois du Jutland, un pasteur luthérien impose à sa communauté une vie pieuse et austère. Il a deux jolies filles, Martine et Filippa, dont il ne veut se séparer à aucun prix au grand dam du jeune officier Lorens, follement amoureux de Filippa, et du baryton français Achille Papin, qui voit en Martine une future diva. Mais tous deux seront éconduits, à la grande satisfaction du pasteur. Trente-cinq ans plus tard, après la mort de leur père, les deux sœurs –toujours célibataires- accueillent Babette, une Française à bout de force. Elle a fui la terrible répression de la Commune de Paris et, selon les termes d’une lettre d’Achille Papin, « sait faire la cuisine ». Bouleversées par sa détresse, Martine et Filippa acceptent de la prendre pour servante, bien qu’elles n’aient pas les moyens de la payer. Durant quinze années, elle servira avec humilité les deux sœurs, qui pourront ainsi se consacrer pleinement à l'aide des pauvres. Mais un jour, coup de théâtre : le billet de loterie que Babette achète chaque année (seul lien qu’elle ait encore avec son pays) a remporté le gros lot ! Elle obtient alors de préparer un « repas français » pour la soirée anniversaire du centenaire du défunt pasteur. Il y aura douze convives, dont Lorens, devenu général. Ce projet n’ayant rien de commun avec leur vie d’ascètes, Martine et Filippa en font des cauchemars… Mais comme il est trop tard pour reculer, chacun décide de n’aborder la soirée que du bout des lèvres. Pourtant, une fois à table, Lorens ne se prive pas d’exprimer son émerveillement devant un festin qui lui rappelle furieusement les délices du Café Anglais, à Paris. Peu à peu, la soirée prend une tournure quasi-divine, en rapprochant les cœurs et en apaisant les tensions. Et contre toute attente, Babette ne partira pas : sa fortune entière a été dépensée dans le festin, véritable œuvre d’art où elle a déployé tout le talent de la cuisinière réputée qu’elle fut jadis à Paris.

La nouvelle a inspiré au réalisateur danois Gabriel Axel le film Le festin de Babette, avec Stéphane Audran dans le rôle principal. Couronné en 1988 par l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, il est disponible en DVD à la bibliothèque.

 

        Ce joli conte illustre à merveille le choc des cultures entre notre société éprise de convivialité et le Nord de l’Europe, dont les traditions volontiers rigoristes considèrent avec méfiance la table et tout ce qui l’entoure. Et il montre surtout que la bonne cuisine, bien loin d’être un péché, permet le partage et la réunion dans un plaisir pris en commun.   MM

 

 

 

 

 

Histoire de France à pleines dents, de Stéphane Hénaut et Jeni Mitchell, Ed. Flammarion (2019)

 

 

 

Edité en 2018 à Londres sous le titre "A Bite-Sized History of France" et disponible récemment en version française, cet ouvrage est drôlement intéressant. Drôlement devant être ici entendu au sens premier. Découpé en 52 chapitres ne dépassant guère les six pages, sans doute pour vous occuper 52 semaines, il a pour principe de partir d’un mystère, d’une question culinaire bien française ou d’une petite histoire à resituer dans la grande pour mieux revisiter le récit national.

Exemples : quels sont les liens entre Charlemagne et le miel ? Catherine de Médicis et l'artichaut ? Le cassoulet et la guerre de Cent Ans ? Les prunes et la deuxième croisade ?

Notre cuisine est le fruit de multiples influences : pensons au vin romain, aux macarons italiens, au croissant autrichien ou encore à la choucroute mongole. La nourriture, depuis toujours au cœur d'enjeux politiques et culturels majeurs - comme l'attestent la « poule au pot » d'Henri IV ou le « pain de l'Égalité » des Républicains - en dit long sur une société.

        Vous vous baladez à Limoges et vous pensez immédiatement « arts de la table », sans vous intéresser à une statue de Marie planquée à la chapelle dite Notre-Dame des petits ventres - déjà ça intrigue – et qui porte un enfant jésus se régalant…, devinez quoi ? D’un rognon ! Et c’est à partir de ce Limoges-là, moins connu, que les auteurs vous entraînent dans l’histoire des saints patrons des commerces de bouche.

        Stéphane et Jeni ne se sont pas contentés de s’intéresser à la cuisine mais ont beaucoup creusé l’histoire de nos vignes avec notamment le chapitre consacré aux Côtes du Rhône ("un rouge pontifical"), celui dédié au champagne ("les bulles du diable") ou encore le surprenant "Un vignoble de perdu", consacré à la guerre historique entre Bordeaux et Bourgognes.

Le style n’est en aucun cas académique mais touche juste, là où l’identité culinaire française s’est forgée, c’est à dire dans ses multiples terroirs.

Voilà un livre riche et alléchant, à picorer lentement ou à dévorer d’une seule bouchée, foisonnant d’anecdotes et de petits récits. C’est un petit tour de Gaule d’Astérix, gourmand et instructif, au pays non seulement des fromages et des vins bien sûr, mais aussi des crêpes, du sel de Guérande, des châtaignes et du chocolat. On sort de cette lecture rassasiée et moins bête qu’avant.  MM

 

 

 

 

 

Physiologie du goût, de Jean-Anthelme Brillat-Savarin (première publication 1825)

 

 

 

Considéré comme l’un des textes fondateurs de la gastronomie, l’ouvrage fut publié pour la première fois deux avant la mort de son auteur. Honoré de Balzac lui-même prêta sa plume aux éditions suivantes, en y ajoutant successivement une préface intitulée Traité des existants modernes, puis un nouvel appendice sous le titre Physiologie du mariage.

Brillat-Savarin (1755-1826) y énonce en avant-propos vingt « aphorismes du professeur pour servir de prolégomènes à son ouvrage et de base éternelle à la science ». Exemples : « La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent », « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es », « La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d'une étoile », « Convier quelqu'un, c'est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il est sous notre toit », etc…

Tantôt drolatique, tantôt professoral, Brillat-Savarin dépeint la société aristocratique et bourgeoise dans laquelle il évolue et en livre les codes à travers ses « méditations ». On trouve alors de nombreuses définitions (le goût, la gastronomie, l'appétit, la gourmandise), mais surtout un tableau sociétal dans lequel la gastronomie est un pan essentiel de la construction de la culture française. Car l'auteur fait lui-même le lien entre gastronomie et politique. L'art de manger, et plus encore l'art de la table, sont en effet pour lui des actes qui, bien loin du besoin naturel de manger, résultent d'une construction sociale très réfléchie, avec des incidences politiques.

 

Une belle langue, peut-être un peu trop classique au goût d’aujourd’hui, dans le style de son époque mais finalement un ouvrage très moderne. Foisonnant d’observations et de méditations, scientifique et amusant, il exprime des préceptes qu’on semble découvrir à l’époque actuelle et qui visiblement étaient clairement connus au XVIIIe siècle. Les 20 aphorismes forment déjà à eux seuls un bel ensemble. MM

 

 

 

 

 

Colette gourmande, de Marie-Christine et Didier Clément, Ed. Albin Michel (2000)

 

 

S'il est un trait majeur de la personnalité de Colette, c'est bien la gourmandise. Laquelle, déclinée dans toutes les circonstances de la vie -quand on aime, on ne compte pas- valut d’abord à l'écrivaine une réputation sulfureuse et une mise à l'index, la société de l’époque prisant peu ses trois mariages et ses liens avec la trop libre Missy, marquise lesbienne qui lui fit don d'une propriété en Bretagne. Mais avant tout, Colette fut tôt élevée dans le goût des saveurs authentiques. Sido, mère aimante, craignait par-dessus tout que sa progéniture ne manquât d'une juste nourriture. Spécialiste des formes littéraires du goût, Marie-Christine Clément s'est penchée des années durant sur la personnalité et l'œuvre de Colette, traquant à travers ses écrits et les précieux témoignages de sa cuisinière Pauline Tissandier, encore en vie à la fin des années 1980, les recettes les plus conformes aux propres réalisations de l'auteur. Consacrant la première partie de l'ouvrage à une biographie riche et étayée d'extraits d'œuvres délicieusement choisis, Marie-Christine Clément s'est ensuite assuré la complicité de son mari, Didier Clément -le couple préside, aujourd’hui encore, aux destinées de l'hôtel du Lion d'or de Romorantin- pour reconstituer une centaine de recettes-phares de l'écrivain, parfois farcies de cet ail qu'elle avait "homicide". Le tout invite le lecteur à la table d'une romancière majeure du siècle passé, qui finit par être vénérée du public au point d’avoir des funérailles nationales. Ce qui n’est pas si fréquent, on en conviendra.

Colette est un auteur qui m’a toujours captivée et fascinée. Je ne pouvais qu’être séduite par cet ouvrage, dont les très belles photographies signées André Martin reconstituent avec beaucoup de rigueur les décors dans lesquels cette femme de lettres exceptionnelle a vraiment évolué. Voilà un livre qu’on peut lire, relire, et savourer, tant il expose les rapports entre l'écriture, la littérature et la table. CP

 

 

 

Pompéi, la vie d’une cité romaine, de Mary Beard, Ed. Seuil (2012)

 

 

 

 

Le 25 août 79, l’éruption du Vésuve détruisit la cité romaine de Pompéi, ensevelissant sous une pluie de cendres les fugitifs dont les corps, saisis sur le vif à l’instant de leur mort, ont été conservés jusqu’à nous. Qui étaient ces personnes emportant avec elles leurs biens les plus précieux et ces habitants recroquevillés dans leur maison, n’ayant eu ni le temps, ni la possibilité de s’enfuir ? Comment vivaient-ils ? S’appuyant sur les enseignements de l’archéologie d’un site étudié de longue date et sur les références aux historiens, aux philosophes, aux romanciers et aux poètes latins, Mary Beard retrace la vie de la cité antique au moment de la catastrophe. Richement illustré, le livre explique l’usage et la signification de différents objets trouvés sous les cendres par les archéologues, décrit l’aménagement des maisons modestes et des propriétés luxueuses, les commerces, les activités quotidiennes, le fonctionnement de la cité. Ce faisant, elle tord le cou à certains clichés romantiques sur Pompéi – non, la ville n’a pas été figée en plein mouvement le 25 août : la catastrophe s’annonçait depuis plusieurs jours et beaucoup d’habitants avaient déjà fui –, et répond aux questions les plus incongrues que peuvent se poser les visiteurs actuels du site – « mais pourquoi les trottoirs sont-ils si hauts ? » Un ouvrage qui allie grande rigueur scientifique et plaisir de lecture.

Dans cette description très documentée de la vie quotidienne à Pompéi, les détails sur l’alimentation d’alors ne manquent pas, tant sur la confection des repas que sur la manière dont on les prenait (allongé sur le côté, et donc avec une seule main disponible, ou tout simplement assis par terre). En tout cas, voilà une cuisine très éloignée de la nôtre. Témoin cet étrange pot en terre servant à maintenir les loirs captifs pour mieux les engraisser. Car ils constituaient un mets particulièrement apprécié en apéritif. Avis aux amateurs…  SV

 

 

 

Le cheese-cake de Caton et autres histoires romaines, d’Eva Cantarella, Ed. Albin Michel (2016)

 

 

Sexe, cuisine, fêtes, superstitions, travail, mariage... Eva Cantarella a choisi de mettre en lumière quelques facettes de la vie publique et privée des Grecs et des Romains, un monde à la fois proche et lointain. Un monde où, à Rome particulièrement, les plaisirs de la table occupaient une place considérable. Qui aurait pu imaginer que l'austère Caton, entre deux plans de bataille, se livrait à la rédaction de recettes, dont ce fameux " cheese-cake " à la ricotta ? Grands amateurs de viandes et de poissons, les Anciens ne reculaient devant aucune excentricité, allant jusqu'à servir des perroquets ou des langues de flamants roses avec de la polenta et des champignons au miel ! Les jeux, les sports, les soins de beauté, la mode, les campagnes électorales faisaient aussi partie de leurs préoccupations favorites. Sans oublier les pratiques sexuelles -licites ou non. Vingt-cinq siècles plus tard, les choses ont-elles vraiment changé ?

Dommage que le titre français (à la différence du titre original italien) passe à la trappe tout ce qui concerne la Grèce, et qui occupe pourtant à peu près la moitié du livre. En tout cas, ces étranges recettes ont parfois de quoi tenter. Des champignons cuisinés au miel, après tout, pourquoi pas ? C’est sûrement une alliance de goûts intéressante. SV

 

 

 

Un sacré gueuleton, de Jim Harrison (Ed. Flammarion, 2018)

 

 

 

Tous les lecteurs de Jim Harrison connaissent son appétit vorace pour la bonne chère, les meilleurs vins et autres plaisirs bien terrestres qui irriguent son œuvre. Grâce à ce Sacré gueuleton, même les plus fidèles d’entre eux seront surpris de découvrir l’étendue de ses écrits sur le sujet. Rassemblés pour la première fois en un seul volume, ces articles publiés au fil de sa carrière ne se contentent pas de célébrer les plaisirs de la table. Savoureux quand il croque les travers comparés des critiques littéraires et des experts œnologues, féroce quand il brocarde l’affadissement du goût et la nourriture industrielle, Big Jim parle de gastronomie avec la même verve que lorsqu’il évoque la littérature, la politique, l’amour des femmes ou l’amour tout court. En chemin, il fait preuve d’un humour dévastateur à l’égard des pisse-vinaigres de tout poil. Parents, amis, écrivains, hommes politiques et personnages de roman se croisent au fil des pages pour composer un autoportrait du gourmand vagabond, une biographie en creux de l’auteur de Dalva, de Légendes d’automne et du Vieux Saltimbanque.

 

Beaucoup de ces articles et chroniques gastronomiques ont été écrits lorsque le corps de Jim Harrison le lâchait peu à peu, ce corps considéré comme « une femme qui n’a jamais eu l’intention de lui rester fidèle ». De fait, il a payé par de lourds ennuis de santé ses excès de nourriture, de boisson, de drogue parfois, mais aussi d’activités physiques de toutes natures. Jim Harrison est un grand jouisseur, chasseur, pêcheur, voyageur, cuisinier… en plus d’être poète et écrivain de premier plan. Il profite de l’occasion pour livrer de nombreuses recettes, parfois difficiles à réaliser, et décrire des repas pantagruéliques en compagnie d’ogres tels qu’Orson Welles ou Gérard Depardieu (exemple : un festin de 37 plats très arrosés ayant duré 15 heures, au grand effroi des « pisse-vinaigre » honnis par-dessus tout !). Car pas question pour lui de cuisine-minceur, « une fumisterie encore pire que la psychiatrie » (sic).  C’est avec raison que cet ouvrage est présenté comme un festin littéraire.  FB

 

 

 

 

Meurtres au potager du Roy, de Michèle Barrière, Ed. Agnès Viénot (2008)

 

 

 

Château de Versailles, mai 1683. La mode est aux jardins. Louis XIV raffole des légumes primeurs : asperges, petits pois, melons... Au Potager du Roy, puis chez un maraîcher du quartier de Pincourt à Paris, des champs de melons sont vandalisés, des jardiniers assassinés. L’existence d’un complot ne fait aucun doute. Benjamin Savoisy – premier garçon jardinier du Potager – mène l’enquête dans les coulisses de Versailles, où officient cuisiniers et maîtres d’hôtel. Elle l’entraînera jusqu’en Hollande, grande puissance coloniale réputée pour son commerce. Saura-t-il déjouer les manœuvres de séduction, percer à jour les traîtrises ?

 

Spécialiste de l’histoire culinaire, la journaliste Michèle Barrière s’avère une experte du roman policier historique dans ce quatrième tome des aventures de la famille Savoisy, dont nombre de personnages ont réellement existé, tels La Quintinie ou la princesse Palatine. Et à lui seul, le potager royal de Versailles (dont on ne saurait trop recommander la visite) est un décor incomparable. Mais plus encore que le roman lui-même –certes fort distrayant, mais manquant du panache des grands maîtres du genre tels qu’Alexandre Dumas ou Paul Féval–, ce sont les recettes de sa postface qui m’ont intéressé. Car elles sont dues aux cuisiniers les plus réputés de l’époque, tels Pierre de Lune ou le mystérieux « LSR », tous au service des plus grands personnages de leur temps. Et se mitonner un plat qui a peut-être fait les délices du roi-soleil, ce n’est quand même pas rien !  SW

 

 

 

Prochain cercle de lecture

Samedi 1er février 2020

A 10H30

Thème : le Moyen-Age